Portland, Oregon

12 février 2008

Il m’a dit montre moi ce que tu écoutes.

Il est arrivé avec ses grands yeux clairs et ses belles lèvres et il m’a dit montre moi ce que tu écoutes. Il m’a dit j’aime ce que tu chantais tout à l’heure, j’aime tout ce que tu as chanté, alors montre moi ce que tu écoutes. Et moi j’étais là avec mes cernes et mes doigts rongés et je lui ai souri. Je lui ai tendu mon vieil Archos et je savais très bien qu’il verrait le sang sur mes doigts, je savais très bien qu’il verrait ces ongles horribles. Mais il m’a dit montre moi ce que tu écoutes et moi tout ce que je pouvais faire c’était lui sourire et lui tendre mon vieil Archos. Alors je n’ai pas cherché à cacher mes doigts. Je lui ai tendu mon vieil Archos de mes doigts immondes et ça voulait dire prends moi, prends moi comme je suis, prends moi toute entière, regarde, regarde comme je m’offre à toi, regarde mes doigts, regarde mes cernes, regarde moi, merde.
Il m’a dit montre moi ce que tu écoutes alors moi je lui ai tendu mon vieil Archos et j’ai souri et je me suis offerte à lui et je lui ai dit je te prête mon meilleur ami, je te prête celui qui a partagé les moments les plus intimes de ma vie, celui sur lequel j’ai pleuré, celui qui détient mes secrets les plus profonds, je te prête mon vieil Archos, mais sache que tu pourras trouver des chansons que tu aimes et d’autres qui te feront porter des jugements sur moi, mais tu ne peux pas savoir. Ces chansons représentent pour moi ce qu’elles ne représenteront jamais pour toi. Alors prends en soin.

Et il n’a même pas regardé mes doigts ensanglantés et m’a dit il existait deux mondes avant que je t’entende chanter, il existait deux monde, le tien et le mien. Il y avait tes chansons et les miennes. Il y avait tes beaux yeux et le regard qu’ils portaient sur ton monde et il y avait mes yeux sombres qui pleuraient sur le mien. Mais je t’ai entendue chanter et je ne peux pas dire que j’ai aimé ta voix. Mais je t’ai vue chanter dans ce bus sans te soucier des gens, et maintenant que je regarde ton vieil Archos je vois des chansons que j’aime et d’autres qui pourraient me faire porter des jugements sur toi, mais je crois savoir. Ces chansons représentent la même chose pour nous deux aujourd’hui. Ca représente toi et moi et ce monde que l’on vient de créer. Je te donne ce CD. Ecoute le, à l’envers, à l’endroit. Ecoute le et je l’écouterai aussi.

Et puis il est parti. Le bus s’est arrêté à Masséna ou à Portland je ne sais plus. Le bus s’est arrêté et il est descendu. Il m’a dit montre moi ce que tu écoutes et moi je lui ai offert tout ce que j’avais, mes plus grands secrets, mes plus beaux sourires, et je lui ai montré mon vieil Archos et il m’a dit des choses et il m’a donné ce CD qui s’écoute à l’envers et à l’endroit et il est descendu à Masséna ou à Portland, et il s’est noyé là-bas.
Et moi j’écoute Pullhair Rubeye à l’envers et à l’endroit et j’oublie que je tombe toujours amoureuse de ceux qui s’en vont. J’écoute Avey Tare et Kría Brekkan chanter à l’envers et à l’endroit et je me dis qu’un jour, j’arrêterai de m’entourer de ceux qui m’indiffèrent. Et que je partirai à Masséna ou à Portland à l’envers ou à l’endroit avec ceux qui s’en vont.


Leave a Reply