Il est des choses qui ne s’expliquent pas. Il est le rayon de soleil qui vient réchauffer mon corps glacé sous les couches de laine. Il est le mot qui, dieu sait pourquoi, rend la phrase magique. Il est la main sur mon front les après-midis de fièvre. Il est la musique lancinante qui vient décorer les moments d’euphorie. Il est la pluie qui vient ponctuer les soirs de mélancolie. Il est le creux de ses reins quand il s’épanche entre mes jambes. Il est la violence insupportable et le cœur qui se tord. Il est la voix rassurante qui vient calmer les moments d’angoisse. Il est la nuit le jour et les rêves. Il est l’absent, le saint-esprit, le perpétuel présent. Il est l’incertitude du futur. Il est la cerise sur le gâteau. Il est mon cœur, mes poumons et mes veines. Il est les ratures sur mes cahiers. Il est le point de toutes mes phrases. Il est la dernière image, l’ultime soupir avant la mort.

Je me retrouve à écouter les musiques qui berçaient mes plus jeunes années. Les mots sont les mêmes, les souvenirs remontent.
Quand je regarde en arrière, quand je vois ceux qui m’accompagnaient à l’époque, j’ai l’impression d’être la seule à avoir grandi vraiment. A avoir laissé de côté la contemplation de l’ombre, l’auto destruction et les rêves d’amours impossibles. Quand je les entends je me dis que c’est bon parfois de grandir, que je suis heureuse d’avoir quitté ce monde. Je n’encense plus la douleur et refuse de faire passer mes défauts et mes caprices pour des blessures d’enfance impossibles à guérir.

En allant au cinéma seule il y a une semaine -chose que je n’avais plus faite en un an- j’ai retrouvé ces sensations enfouies. Cette douleur intenable, insupportable, insoutenable qui me tordait le ventre, et l’envie irrépressible de détruire mes tympans avec de la musique trop forte. Et le besoin de me débarrasser de ça en hurlant, en courant chez moi et en couchant mes tripes sur le papier, en vomissant ces mots qui déchiraient mes entrailles. Je n’ai pas hurlé, je suis rentrée chez moi les pas guidés par le rythme de ces vieilles musiques d’adolescence, et je me suis allongée, ma tête sur le point d’exploser.
Avant, les mots ne venaient jamais au bon moment. Je devais avoir mon carnet et mon crayon en permanence tant ils envahissaient mes pensées. Aujourd’hui, ils ne viennent plus, c’est tout.

Je n’ai pas tourné le dos à ce que j’étais avant. J’ai toujours la même tendance à engendrer des drames. Et même si je ne passe plus mes après-midis à raconter à mes copines les idées tyranniques qui traversaient mon esprit, et même si je ne passe plus mes après-midis à les écouter me raconter leurs nuits à pleurer, et même encore si je ne passe plus mes soirées à inventer des histoires d’amour, je continue à saboter tout ce qui me tient à cœur. Pour la beauté de la scission, les crises de larmes pour lesquelles je suis passée maître, pour le sentiment de vie qui m’envahit quand tout s’écroule devant ma gueule.
J’en ai le sentiment pourtant je n’ai pas grandi. J’arrête mes études chaque année pour en recommencer d’autres. J’élimine un à un mes rêves; le cinéma, adieu, l’écriture, adieu, l’amour, adieu.
Il semblerait même que je régresse. Au fur et à mesure que les jours passent, je m’efface.
Et quand il ne restera plus qu’un point de moi, quand le monde m’aura oubliée, quand le plus beau garçon du monde aura cessé de m’aimer, quand moi-même ne rêverai plus que de m’écraser, je mourrai le cœur empli de regrets, écrivant pour la dernière fois la vie que j’aurais voulu vivre.